RITES DE PASSAGE
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Intervention, à l’occasion de l’Assemblée générale de Petra le 10 juin 2006 de
Jean-Daniel Remond
sur le thème des
RITES DE PASSAGE
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Jean-Daniel Remond, est régulièrement intervenu à
Petra, notamment pour évoquer certains aspects de l’accompagnement. Il est de formation médicale, s’est attaché à la compréhension des mécanismes du cerveau, avant de travailler dans une société de prospective, puis à la Croix-Rouge, avant de créer un Cabinet de coaching
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Marie-Annick Philouze m’avait demandé d’évoquer la notion de «faire son deuil » dans la mesure où vous avez souvent observé, à Petra, la difficulté qu’éprouvent certaines personnes pour rompre avec des fonctions antérieurement assumées, à quitter des habitudes de travail et d’insertion dans la société. En acceptant ce thème, j’ai proposé de l’élargir à «La vie et ses rites de passage.» En effet, la notion de «faire son deuil» a sa place dans toutes les étapes de la vie que nous sommes amenés à traverser, soit naturellement, soit contraints.
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| Rites de passage |
Je suis obsédé par l’évolution de notre société, par
sa mutation. Toutes les sociétés ont connu des bouleversements mais ce que notre société vit actuellement va bien au-delà des changements qu’elle a connus depuis 2000 ou 2500 ans. Depuis un siècle, la mutation est extrêmement forte. Et la question se pose de savoir comment dans une société en mutation, il est possible d’accompagner des personnes en difficulté pour passer ces transitions qui sont considérables.
Trois petits éléments permettent de prendre la mesure de ce qui n’avait jamais existé dans l’humanité :
· En à peine 120 ans, la population mondiale est passée de 1 milliard à 8-9 milliards d’habitants
· La communication à l’échelle de la planète se fait en temps réel.
· Les relations à la vie, à la mort sont complètement différentes avec un pouvoir sur la reproduction de la vie tout à fait passionnant et déconcertant
Ces trois éléments brutaux ont des conséquences qu’on a du mal à imaginer.
Je vais vous lire quelques passages d’un rapport du CNRS qui montre :
· L’évolution de notre société
· Et comment, en transposant notamment dans le cadre de Petra, on peut réfléchir à cette évolution et à ces formes d’accompagnement.
Traditionnellement, les religions offrent un soutien lors des étapes de passage qui scandent le cycle de la vie ; elles proposent, en effet, à la fois une structure de séparation, une représentation de la temporalité humaine et de l’au-delà apaisant pour celui qui y adhère. L’homme moderne quant à lui est supposé trouver en lui-même les ressources pour franchir les épreuves de sa vie. En cas de crise, le profane désorienté n’a d’autre recours que de se tourner vers un expert psychothérapeute. Ceux qui refusent le cadre traditionnel de la religion ou l’accompagnement du psy restent seuls avec le réel.
Mais refusant l’alternative religion, psychothérapie ou rien, certains aujourd’hui innovent et mettent en œuvre de nouveaux rites de passage.
Le CNRS pose les questions suivantes :
· Comment dans nos sociétés industrialisées passons-nous les étapes successives de notre destinée ?
· Comment se fait le passage des générations ?
· Comment nous séparons-nous de nos morts ?
Les travaux présentés dans ce livre montrent l’émergence de nouveaux rites de passage, alternative au recours aux rites religieux traditionnels ou aux aides apportées par les experts psychologues, et cette émergence est étudiée plus particulièrement à travers cinq nouveaux rites que je vais seulement citer :
o Rites d’accompagnement élaborés en milieu hospitalier avec des équipes médicales pour des parents d’enfants morts in utero
o Rites pour des malades morts du sida redonnant à chacun sa part d’humanité et ressoudant la communauté où ils s’insèrent
o Rites de naissance et d’adolescence observés aux Etats-Unis, élaborés par des «professionnels du rite» à la demande de parents soucieux de donner un cadre et un sens aux remaniements de relations qui s’opèrent à ce moment
o Rite juif laïque d’accession à la maturité construit par des parents critiques vis à vis d’une définition univoque de l’identité juive
o Rite de mort visant à concilier dans un contexte chrétien le religieux et les valeurs personnelles des demandeurs. |
Dans chacun de ces cas le désir d’élaborer de nouveaux rites s’est imposé. Pour quoi ? A quelle nécessité cette démarche renvoie-t-elle ? Chacun a pris ses décisions individuellement sans qu’elles soient imposées de l’extérieur par un groupe d’appartenance. C’est une contrainte interne ressentie comme un impératif. Les individus qui font ce choix ne sont ni des marginaux, ni en quête d’un gourou. Ce sont pour la plupart des personnes issues des classes moyennes, en mutation sociale, convaincues de la crise culturelle et sociale du monde contemporain dont elles souhaitent retrouver les valeurs.
Ces nouveaux rites vont-ils se pérenniser ? Leur durée, leur extension dépendent en partie de leur reprise par une collectivité qui s’y reconnaîtrait pour ensuite s’y référer. Ces manifestations s’ancrent dans un temps historique et sont le produit d’une construction faite d’authenticité, de débat, de choix entre plusieurs sens.
Alors que l’individualisme exacerbé, l’appauvrissement du moi, la fragilité du lien de solidarité et la perte d’idéal communautaire dans les sociétés modernes avancées sont régulièrement dénoncés, la créativité rituelle semble être une des voies par lesquelles, dans des sociétés en permanente mutation, des individus tentent de se réapproprier leur vie, de penser simultanément autant autrui et le monde qu’eux mêmes.
Ces rites qu’ils soient liés à la naissance, à l’adolescence, ou à la mort, confirment la quête d’enracinement dans une chaîne intergénérationnelle. De la naissance à la mort, notre vie coule de passage en passage, étapes difficiles souvent, parce qu’ambigus, contradictoires. Moments de crise et de remises en question de soi, de ses valeurs, de ce qui fait une vie au quotidien, ces recherches tâtonnantes de rites ouvrent un espace de transition, lieu de dé-liaison et de liaison, pour que les séparations ne soient pas des ruptures. Espaces de sens aussi, les rites meurent lorsque le savoir partagé des croyances cesse d’exister et, avec eux, le sens de l’enjeu (Lévi Strauss).
J’arrête cette lecture mais je voulais simplement évoquer cette notion de rites de passage parce que je crois qu’à Petra, par la manière dont vous procédez, par la manière dont vous accompagnez les personnes, vous-mêmes vous êtes, peut-être, en train de recréer le cadre de ces rites de passage , et donc à ce titre là, vous pouvez justement aider des personnes à franchir ces étapes.
«Rite de passage» va évidemment avec une notion de sacralisation, c’est à dire de donner du sens. Je crois que la vocation première du travail que vous effectuez à Petra, est de redonner du sens, c’est à dire à la dynamique des personnes qui à un moment a été rompu, cassé par un tas de situations.
Très attaché à la notion de médiation, je crois qu’on ne peut réussir des rites de passage et franchir des étapes difficiles que si on garde en tête cette notion nécessaire de «tiers». Celui-ci peut être une personne, un groupe que vous représentez, un accompagnateur ; c’est le pontife, celui qui est capable de faire un pont entre la situation que la personne est en train de vivre, qu’elle a du mal à exprimer, du mal à ressentir et l’extérieur de la société dont elle est devenue de plus en plus étrangère.
Or cette société est de plus en plus dure : c’est l’obsession du court terme, de l’objectif à atteindre. Donc, des personnes qui sont plus ou moins en difficulté personnelle se retrouvent dans une situation de grande détresse, par rapport à ce monde là ; et, malgré les efforts qui peuvent être faits dans les entreprises pour aider ces personnes, elles sont de plus en plus nombreuses à être en grande difficulté. |
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| Faire son deuil |
J’ai prévu d’insister un peu avec vous sur un rite de passage que, dans le cadre de Petra, vous êtes amenés à faciliter, voire à construire vous-mêmes, sur cette notion de «faire son deuil» que les accompagnateurs et les animateurs connaissent bien, c’est à dire faire son deuil d’une étape de sa vie, pour passer à une autre.
Ce rite recouvre plusieurs notions. D’abord une notion de rupture, d’abandon, c’est à dire qu’à partir du moment où il y a eu une cassure nette, une mise en marge de la société , un sentiment d’abandon très fort, d’abord par cette société, souvent par une entreprise à laquelle on a consacré sans doute beaucoup d’énergie, mais aussi par les proches qui portent un regard sur vous, qui est déjà très différent. On a beau avoir beaucoup de compassion, de compréhension de l’autre, on ne peut s’empêcher d’avoir un regard différent sur quelqu’un qui a été mis en situation de chômage ; et cette personne, en situation de fragilité, développe une grande sensibilité et est particulièrement sensible au regard des autres. Il est donc essentiel – et je sais que vous le faites – de travailler beaucoup sur le regard que vous portez sur l’autre et de faire en sorte que ce ne soit pas seulement un regard de compassion. Lutter contre ce sentiment d’abandon est difficile mais primordial : comment permettre la conversion psychologique d’une personne qui se sent complètement abandonnée ? Le travail de fond – la raison d’être de Petra – est d’aider ces personnes à retrouver une identité pour que ce passage ne soit pas vécu comme un abandon ; on ne se remet pas de ce sentiment d’abandon.
La 2ème notion est celle de transition. De moins en moins de rites de passage sont marqués ; de moins en moins d’éléments rituels permettent de faire des coupures, des coupures reconnues, faisant partie de la vie. Si on n’intègre pas cette notion de «faire le deuil» avec une partie antérieure de sa vie, c’est à dire d’abandonner des attachements, des modes de vie, des éléments nutritifs de notre vie, on n’a pas envie de rompre, on n’a pas envie de passer à un autre état. Comment réintroduire ces rites, ces notions de rupture qui font qu’on est ensuite mieux armés pour affronter ce que la vie nous propose ? Comment bien marquer les étapes, comment quitter une étape pour une autre ? Il ne faut pas craindre de dire «Il faut rompre maintenant avec ça, vous passez à un autre moment de votre vie. Il faut rompre avec vos rêves, éventuellement avec le métier que vous aviez et que vous avez envie de reprendre parce que vous pensez que c’est le seul qui vous convient, c’est la seule issue pour vous.» Vous savez comme moi qu’une personne qui s’entête à rester dans une filière, est désarmée, et parce qu’elle referme son spectre, elle referme son ouverture et donc la possibilité d’avoir autre chose. Le spectre refermé, on perd une partie de la dynamique nécessaire pour avancer. Donc ce qui est à faire – ce que vous faites – dans cette notion de «faire son deuil», c’est permettre des facilités de marquer parfois clairement la notion de rupture nécessaire. «C’est un moment de votre vie, il s’est passé ça, il faut maintenant ouvrir le champ et imaginer que vous avez une autre vie devant vous.»
3ème point : Comment réveiller la notion de rebondissement, la notion de résilience (développée par Boris Cyrulnik), c’est à dire comment retrouver le goût du lien, comment retrouver le goût de la relation, de la
relation vraie ? Je sais que c’est ce que vous essayez de faire, dans le cadre de Petra, et c’est ce qui est essentiel. Il faut identifier, aider à formuler la nature des liens que l’on souhaite, aider à expliciter, à dire «j’ai besoin de tel type de lien pour me retrouver. Ce lien si je ne peux pas l’identifier, je ne peux pas vraiment avancer, je ne peux pas retrouver en moi cette énergie dont j’ai besoin. ». Arriver à lui donner un nom, arriver à l’identifier, c’est très dur mais essentiel. On ne peut pas se raccrocher, on ne peut pas faire renaître
cette envie de l’autre, cette envie de participer à la vie sans nommer les liens,sans parvenir à les identifier.
4ème point : Notion de «prise de risque, d’incertitude, de non-sécurité» que je relierai à la notion de courage.
Cette notion de courage mérite réflexion d’autant plus. que quand quelqu’un est en difficulté par rapport à sa future activité, il ressent encore plus que chacun d’entre nous cette notion d’incertitude et d’indétermination qui caractérise notre époque. On vit dans un monde de plus en plus incertain, dans un monde difficile, on vit de plus en plus à court terme ; dans un monde où les gens ont peu de vision. |
Il faut élaborer une conception complètement différente de l’insertion dans le monde du travail. Quand des personnes rentrent, aujourd’hui, dans le monde du travail, elles n’ont plus aucune certitude, vivent des bouleversements permanents, doivent s’adapter à de nouvelles technologies ce qui est peut être extrêmement difficile pour beaucoup d’entre elles. Derrière cela, Petra a une place absolument importante, dans l’installation de ces rites de passage ; c’est «quel temps je peux m’accorder à moi-même pour retrouver mes propres moyens, ma certitude en moi même, ma confiance en moi même en sachant que le monde dans lequel je rentre va constamment bouger et de plus en plus ?» Les personnes qui recherchent du travail ne doivent plus rechercher un travail permanent fixe (sensé leur apporter la sécurité dont elle ont besoin), elles doivent se préparer à cette incertitude, donc avoir encore davantage de confiance en elles. Cette confiance paradoxalement ne s’obtient que dans des situations de risque, seules situations où l’on teste ses propres limites et, quand on a éprouvé ses propres limites, qu’on s’est rendu compte qu’on pouvait un peu les dépasser.
Un autre point est la notion de capitalisation. Comment aider à capitaliser tous les éléments positifs que l’on a vécus dans sa propre vie et qui permettent de dire «je sais que j’ai un socle personnel car je sais que j’ai pu dépasser cette situation, je sais que là j’ai pu me débrouiller». Or, quand on analyse la vie de chacun d’entre nous, on constate qu’on a vécu des choses que l’on croyait ne pas être capable de vivre. Le problème c’est qu’on ne sait pas les mettre en perspective, on ne sait pas capitaliser, on ne sait pas dire «j’étais capable de…» A Petra, vous faites ce travail qui est essentiel, qui fait partie des rites de passage, qui fait partie du bagage qu’il faut donner à chacun d’entre nous, qui permet de dire «mais dans le fond, je ne dois pas avoir peur de cette incertitude, car dans des situations où je n’avais pas de vision, pas de repère, où il n’y avait pas de soutien, finalement je m’en suis quand même sorti ». Dans ce monde de plus en plus bougeant, insécure, Il faut apprendre à gérer sa sécurité, sa confiance en soi. Ce n’est qu’à partir de là qu’ont peut effectivement se sentir plus fort et retrouver le goût de la vie.
Il y a encore la notion de peur. Alain disait : «Ce qui me fait peur, c’est moins le réel que l’imaginaire. On nourrit sa peur par l’inaction.» Plus on est en marge, plus on se met en situation de non-reprise avec la société, plus on développe un imaginaire, riche bien sûr, mais s’il n’y a pas le croisement permanent avec le réel et le concret, plus on va s’enfoncer dans le délire, dans le phantasme, on ne s’en sortira pas.
Une notion encore très importante est celle de scénario, de répétition. Comment peut-on aider des personnes à casser des scénarios qu’elles ont progressivement inscrits dans leur comportement et leur vie, comment casser ce besoin de reproduire ce que l’on a fait. Picasso disait : «Lorsque quelqu’un a réussi à faire un gâteau, il fait tout le temps le même.» et «Le pire ennemi du peintre, c’est son style.» Nos scénarios de comportement, les habitudes de vie qu’on a pris posent un problème. On est dans la répétition alors qu’à coté tout bouge. Or, quand une personne est dans la répétition, les gens savent exactement ce qu’elle va faire et ne voient pas l’intérêt de travailler avec elle Il faut casser ses propres scénarios pour faire son deuil à partir du moment où on en prend conscience.
En résumé, à Petra, vous pratiquez en fait un rite de passage : vous formez une communauté, la communauté indispensable aux rites de passage et vous devez garder à l’esprit :
- la notion d’abandon, essayer de voir quel lien est nécessaire, quel lien peut être créé, le faire formuler, le cibler presque
- la notion de résilience et de rebondissement : « sur quoi je m’appuie », avec en arrière-plan la notion de capitalisation pour « rétablir la confiance que je peux avoir en moi et pour structurer le socle sur lequel je peux m’appuyer »
- Combattre la notion d’incertitude omniprésente, en s’armant, c’est à dire « en construisant le socle sur lequel je peux m’appuyer »
- essayer de repérer les situations de répétition qui évitent de faire le deuil.
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| Les grandes lignes de cette intervention ont été reconstituées à partir des notes prises par
Alain Plas |
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